PROLOGUE
Arthur Grasset, qui vint pour la première fois aux îles Canaries en 1854 pour s’occuper de recherches en histoire naturelle, m’avait été recommandé par deux de mes meilleurs amis, MM. A. Moquin-Tandon, de l’Institut, et Barthélemy Lapommeraie, directeur du Muséum et du Jardin Zoologique de Marseille. — Barthélemy me disait dans sa lettre : « … Je vous livre mon jeune recommandé avec toute la confiance que j’ai en votre vieille amitié ; je suis certain qu’il aura à s’applaudir de cette présentation qui équivaut pour lui à une bonne fortune ; je m’attends même à des remercîments des deux côtés : du vôtre pour la distraction attachante que je vous offre, du sien parce que je le remets aux soins de l’homme le plus… etc. » — Ce cher Barthélemy disait vrai et je l’avais remercié chaudement.
A. Grasset, alors âgé de 28 ans, était plein d’avenir ; il avait fait ses études à Paris et joignait à beaucoup d’esprit et à une solide instruction les connaissances les plus variées : il venait d’acquérir, pendant une longue circumnavigation accomplie depuis déjà trois ans, l’expérience des voyages et l’habitude de l’observation. Aussi la Société de Géographie de Paris s’empressa-t-elle de l’admettre au nombre de ses membres dès que je lui en fis la proposition.
La franchise avec laquelle Grasset me laissa, comme souvenir, les notes manuscrites de son voyage autour du monde, n’est pas le seul trait distinctif de son caractère. La lecture de ce recueil m’avait intéressé ; j’y avais trouvé les premières impressions du jeune voyageur qui presque toujours sont les meilleures ; ce n’était que de simples ébauches, de rapides esquisses la plupart du temps prises à la volée, mais attrayantes par leur originalité, frappantes, au même point de vue philosophique, par le jugement et la pénétration d’esprit dont elles étaient empreintes, aussi bien que par la naïveté avec laquelle il les avait écrites sans la moindre prétention. Maintenant que je relis ces pensées fugitives, fruits d’une imagination ardente, mais lucide, qui se montre de suite dans ses franches allures, j’éprouve encore un plaisir indicible en me rappelant nos entretiens intimes et les heureux moments que j’ai passés à écouter les mille incidents de ses pérégrinations.
En mettant en ordre ces observations pleines d’attraits, j’ai laissé à ce canevas sa forme de journal et n’ai rien changé aux annotations et aux remarques de l’auteur. Je les livre aujourd’hui à mes amis comme un passe-temps à la fois agréable et instructif.
Avril 1850.
Départ du Havre.
Parti du Havre sur le navire l’Arche d’Alliance pour une campagne de circumnavigation dont M. Cortambert donna quelques extraits dans le Bulletin de la Société de Géographie, A. Grasset débute dans son journal par des réflexions sur les émotions qu’il éprouve au moment de quitter la France :
« Nous avons trop de passagers à bord, dit-il, pour pouvoir jouir de cette tranquillité, de cette solitude si souvent nécessaire en face de ces deux immensités de la création, le ciel et l’eau. Involontairement on a plus besoin de se recueillir parce qu’on a plus d’émotions. Il n’y a pas huit jours que j’ai perdu de vue les côtes du Havre… le cœur saigne encore ! peut-être plus tard la variété des objets qui passeront devant mes yeux pourra voiler les ennuis de l’absence. »
En effet, un changement ne tarde guère à s’opérer dans la disposition d’esprit du voyageur :
« La mer, comme les cœurs, est un berceau mouvant,
Aux cœurs l’amour, aux mers le vent ! »
Telle est l’épigraphe qu’il inscrit en tête de son journal. Ses premiers moments ont été consacrés aux souvenirs du passé, aux regrets ; mais la nouvelle société qui l’entoure vient le distraire, et des observations critiques sur les passagers les plus excentriques font bientôt une heureuse diversion :