Le vieux Baptiste Verchères, fondateur et chef de police de Squeletteville, bourgade autour de laquelle il y avait plusieurs ranchs de cow-boys, était à trier ses vieux papiers afin de ne conserver que les bons.
Assis à une table rudimentaire, dans le bureau en bois rond qui constituait avec une cellule à barreaux, ce que pompeusement on appelait la STATION DE POLICE, déplia un papier et lut :
« M. l’Abbé Taché,
Montréal, Qué. :
Monsieur :
Lors de mon voyage à Montréal, vous avez manifesté l’intention de venir comme notre pasteur pour évangéliser nos braves cow-boys. Je crois que le temps est venu pour moi de vous appeler. Les rudes années d’autrefois, le règne du banditisme est définitivement terminé.
« Un prêtre comme vous saurait prouver sa nécessité en venant spiritualiser le matérialiste terre-à-terre de nos gas.
« Donc je vous attends.
« Respectueusement à vous,
baptiste verchères,
Chef de police de Squeletteville, Man. »
Guy Verchères, l’ennemi acharné des bandits millionnaires, l’Arsène Lupin canadien-français, le détective-amateur, successeur de Sherlock Holmes, n’était alors qu’un enfant.
Son grand-père, Baptiste, allait lui léguer son acharnement sans limites dans la lutte contres les criminels.
Le chef de police de Squeletteville froissa la copie qu’il avait gardée de cette lettre à l’abbé Taché.
Il y avait un an que la missive était partie.
Le prêtre était à la veille d’arriver.
Or dans ces derniers douze mois la situation avait changé à Squeletteville, changé pour le pire.
On avait découvert des gisements aurifères tout près de la bourgade.
Les bandits et les aventuriers avaient envahi la région.
Le règne du sang et de la terreur était revenu.
Un prêtre risquait par sa présence les quolibets et les horions.
Il ne ferait pas vieux os.
Non.
Une balle égarée mettrait tôt ou tard fin à sa vocation frustrée.
Mais comment l’empêcher de venir ?
Dilemme angoissant.
La porte de la station de police s’ouvrit et le jeune Gérard Marchildon, l’assistant du vieux chef, entra.
— Il y a, dit-il, à la saloune Chiasson une belle bataille en préparation.
— Comment ça ?
— C’est Artie Monroe qui fait des siennes.
Monroe était le jeune cow-boy le plus dangereux de la région.
Il était un grand vantard, mais il secondait sa vantardise de deux longs et lourds colts qui crachaient leur mitraille à la bonne place.
Baptiste demanda :
— De quoi s’agit-il au juste ?
— Monroe est arrivé il y a quelques minutes avec le fameux cheval du bandit fugitif Hugh Pander.
— Et Artie prétend avoir tué Pander, je suppose ?
— Oui, et sa tête étant mise à prix, il avait légalement le droit d’abattre le criminel.
— Oui, fit Verchères, mais la loi de l’Ouest est sévère, très sévère quand il s’agit de chevaux. Elle stipule clairement que tout cheval doit être IMMÉDIATEMENT remis au chef de police le plus rapproché. Sous peine d’être accusé de vol de grand chemin.
— Qu’allez-vous faire, chef ?
— Écoute, Marchildon, tu sais que Monroe est le premier cow-boy de Sandy Dougald. Tu sais aussi que Sandy Dougald est un voleur de claims, celui qui fait chanter les prospecteurs et les force à vendre leur lopin de terre aurifère. L’autre alternative c’est une balle égarée.
Gérard approuva :
— C’est lui qui nous donne le plus de fil à retordre en effet.
Baptiste reprit :
— Un prêtre s’en vient ici. Il faut à tout prix que nous rétablissions la paix matérielle afin qu’il ne sème pas le grain de senevé en terre inculte.
— Qu’allez-vous faire ?
— Je vais commencer le nettoyage.
Il se leva.
Marchildon lui demanda :
— Où allons-nous ?
— Tu m’as dit qu’Artie Monroe était à la saloune Chiasson ?