Nohant, septembre 1848.
Et, tout en parlant de la République que nous rêvons et de celle que nous subissons, nous étions arrivés à l’endroit du chemin ombragé où le serpolet invite au repos.
— Te souviens-tu, me dit-il, que nous passions ici, il y a un an, et que nous nous y sommes arrêtés tout un soir ? Car c’est ici que tu me racontas l’histoire du Champi, et que je te conseillai de l’écrire dans le style familier dont tu t’étais servi avec moi.
— Et que j’imitais de la manière de notre Chanvreur ? Je m’en souviens, et il me semble que, depuis ce jour-là, nous avons vécu dix ans.
— Et pourtant la nature n’a pas changé, reprit mon ami : la nuit est toujours pure, les étoiles brillent toujours, le thym sauvage sent toujours bon.
— Mais les hommes ont empiré, et nous comme les autres. Les bons sont devenus faibles, les faibles poltrons, les poltrons lâches, les généreux téméraires, les sceptiques pervers, les égoïstes féroces.
— Et nous, dit-il, qu’étions-nous, et que sommes-nous devenus ?
— Nous étions tristes, nous sommes devenus malheureux, lui répondis-je.