Comment je suis arrivé à mener à bien ce que l’on a appelé la Ténébreuse Affaire de Green-Park ? C’est bien simple. Je veux dire : bien simple à raconter. Comme tout Anglais de race, je suis méthodique, car j’estime qu’avec de la méthode on arrive à une précision de mémoire extraordinaire. Et il faut de la mémoire pour exercer l’art si complexe du détective, — je dis « détective » et non pas policier. D’abord, je suis gentleman, fils de gentleman. Mon père, Arthur Edgar Dickson, était un des farmers les plus honorablement connus de l’Ouest Australien. Le policier, lui, n’est jamais un gentleman et c’est presque toujours un mauvais détective, car il manque précisément de ce qui fait notre force à nous : la méthode. La méthode ne s’apprend pas ; chacun se crée la sienne suivant ses aptitudes ou la disposition de son esprit. Le policier subalterne applique servilement les procédés qu’il tient de son supérieur, celui-ci s’incline lui-même devant les avis de son chef, lequel, à son tour, s’en rapporte au sien, et ainsi de suite en remontant la hiérarchie jusqu’au « lord-chief » de justice. De sorte qu’il n’y a dans tout un royaume qu’une façon d’instruire officiellement toutes les affaires criminelles, quand, à chacune d’elles, devrait au contraire correspondre un tour de main particulier inspiré de l’analyse de l’affaire elle-même. Aussi les policiers officiels n’aboutissent-ils, en général, à rien et ont-ils recours à nous en désespoir de cause. C’est ce qui arriva précisément pour le crime de Green-Park. Je viens au fait. Par une chaude après-midi de juillet, je me trouvais chez moi, dans ma maison de Broad-West, en compagnie de quelques intimes : Michaël Perkins, un ami de collège, Gilbert Crawford le millionnaire, mon voisin de campagne, et la délicieuse Miss Edith. Je n’ai pas à présenter cette demoiselle : je ne suis pas romancier. Ce qu’il y a plus d’intérêt à retenir, c’est que c’était un dimanche et que nous faisions à quatre une partie de « scouring ». Ce point mérite qu’on s’y arrête parce qu’il fixe pour moi le début de ce récit. C’est, si l’on veut, le petit coup de pouce qui fait se déclencher automatiquement dans ma mémoire méthodique une suite de tableautins, pareils à des épreuves cinématographiques et composant à eux seuls le drame visuel que j’ai classé dans ma troisième circonvolution frontale sous la fiche « Green-Park. » Nous jouions donc au scouring et M. Crawford, le millionnaire, venait d’abattre le dix de trèfle quand, à ce moment même, mon vieux Jim frappa trois petits coups à la porte du salon. —Fie ! encore l’Alarm-Knock ! s’écria Michaël Perkins en jetant rageusement ses cartes sur la table, et cela juste à la minute où le jeu devenait intéressant… c’est à croire que le diable a le scouring en aversion ! —Pas le diable, fis-je en me levant… mais sans doute pis… Ramassez votre jeu, Perkins, je n’en ai peut-être pas pour bien longtemps. Sur ces mots, je tirai ma montre qui est un bon chronomètre de fabrication anglaise et j’ajoutai : —Notre ami Crawford vient d’abattre une carte… cette carte est un trèfle… Retenez bien ceci, je vous prie : il faut dans toutes les actions de la vie se référer à des procédés mnémotechniques ; or, trèfle signifie espérance… « Espérez-moi » donc, sans y compter trop. Ce trèfle est un dix… Attendez-moi dix minutes et si, ce temps écoulé, c’est-à-dire à trois heures quarante-cinq, je n’ai pas reparu, veuillez reprendre la partie sans votre serviteur. Et ce disant, je pris congé de mes hôtes. Il me sembla, lorsque je refermai la porte, entendre à mon endroit certaine réflexion que d’autres jugeraient désobligeante… mais pas moi… Une réputation d’originalité, même dans les choses indifférentes en apparence, n’est point pour me déplaire.
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