Il était quatre heures, le jour se levait à peine, un jour rose des premiers matins de mai. Sous le ciel pâlissant, les bâtiments de la Borderie sommeillaient encore, à demi sombres, trois longs bâtiments aux trois bords de la vaste cour carrée, la bergerie au fond, les granges à droite, la vacherie, l’écurie et la maison d’habitation à gauche. Fermant le quatrième côté, la porte charretière était close, verrouillée d’une barre de fer. Et, sur la fosse à fumier, seul un grand coq jaune sonnait le réveil, de sa note éclatante de clairon. Un second coq répondit, puis un troisième. L’appel se répéta, s’éloigna de ferme en ferme, d’un bout à l’autre de la Beauce.
Cette nuit-là, comme presque toutes les nuits, Hourdequin était venu retrouver Jacqueline dans sa chambre, la petite chambre de servante qu’il lui avait laissé embellir d’un papier à fleurs, de rideaux de percale et de meubles d’acajou. Malgré son pouvoir grandissant, elle s’était heurtée à de violents refus, chaque fois qu’elle avait tenté d’occuper, avec lui, la chambre de sa défunte femme, la chambre conjugale, qu’il défendait par un dernier respect. Elle en restait très blessée, elle comprenait bien quelle ne serait pas la vraie maîtresse, tant qu’elle ne coucherait pas dans le vieux lit de chêne, drapé de cotonnade rouge.
Au petit jour, Jacqueline s’éveilla, et elle demeurait sur le dos, les paupières grandes ouvertes, tandis que, près d’elle, le fermier ronflait encore. Ses yeux noirs rêvaient dans cette chaleur excitante du lit, un frisson gonfla sa nudité de jolie fille mince. Pourtant, elle hésitait ; puis, elle se décida, enjamba doucement son maître, la chemise retroussée, si légère et si souple, qu’il ne la sentit point ; et, sans bruit, les mains fiévreuses de son brusque désir, elle passa un jupon. Mais elle heurta une chaise, il ouvrit les yeux à son tour.
— Tiens ! tu t’habilles… Où vas-tu ?
— J’ai peur pour le pain, je vais voir.
Hourdequin se rendormit, bégayant, étonné du prétexte, la tête en sourd travail dans l’accablement du sommeil. Quelle drôle d’idée ! le pain n’avait pas besoin d’elle, à cette heure. Et il se réveilla en sursaut, sous la pointe aiguë d’un soupçon. Ne la voyant plus là, étourdi, il promenait son regard vague autour de cette chambre de bonne, où étaient ses pantoufles, sa pipe, son rasoir. Encore quelque coup de chaleur de cette gueuse pour un valet ! Il lui fallut deux minutes avant de se reprendre, il revit toute son histoire.
Son père, Isidore Hourdequin, était le descendant d’une ancienne famille de paysans de Cloyes, affinée et montée à la bourgeoisie, au seizième siècle. Tous avaient eu des emplois dans la gabelle : un, grenetier à Chartres ; un autre, contrôleur à Châteaudun ; et Isidore, orphelin de bonne heure, possédait une soixantaine de mille francs, lorsque, à vingt-six ans, privé de sa place par la Révolution, il eut l’idée de faire fortune avec les vols de ces brigands de républicains, qui mettaient en vente les biens nationaux. Il connaissait admirablement la contrée, il flaira, calcula, paya trente mille francs, à peine le cinquième de leur valeur réelle, les cent cinquante hectares de la Borderie, tout ce qu’il restait de l’ancien domaine des Rognes-Bouqueval. Pas un paysan n’avait osé risquer ses écus ; seuls, des bourgeois, des robins et des financiers tirèrent profit de la mesure révolutionnaire. D’ailleurs, c’était simplement une spéculation, car Isidore comptait bien ne pas s’embarrasser d’une ferme, la revendre à son prix dès la fin des troubles, quintupler ainsi son argent. Mais le Directoire arriva, et la dépréciation de la propriété continuait : il ne put vendre avec le bénéfice rêvé. Sa terre le tenait, il en devint le prisonnier, à ce point que, têtu, ne voulant rien lâcher d’elle, il eut l’idée de la faire valoir lui-même, espérant y réaliser enfin la fortune. Vers cette époque, il épousa la fille d’un fermier voisin, qui lui apporta cinquante hectares ; dès lors, il en eut deux cents, et ce fut ainsi que ce bourgeois, sorti depuis trois siècles de la souche paysanne, retourna à la culture, mais à la grande culture, à l’aristocratie du sol, qui remplaçait l’ancienne toute-puissance féodale.