Et voilà que j’ai presque sept ans ; et que je sais lire. Pas tout ; pas les mots trop longs et les trop difficiles qu’on ne sait pas ce que ça veut dire. D’abord moi, je crois que personne ne sait lire et que quand on regarde dans un livre ou bien sur la gazette on fait semblant, mais on devine tous ces mots-là qu’on a déjà entendus autre part. Comme je suis petit et qu’on m’empêche d’écouter tout, c’est pour ça que je ne sais pas fort bien lire.
On m’a mis à La campagne, chez une grand’tante, parce qu’il y a une meilleure air, dit-on ; je ne vois pas que l’air est si bonne. C’est encore une de leurs idées, ça. Moi, je vois fort bien que le fumier, les écuries des bêtes et les pipes des ouvriers sentent aussi mauvais qu’à Liége ; peut-être encore plus fort, parce qu’on est tout le temps tout près.
Ils ont encore répété bien des fois : « Il faut le changer d’air parce qu’il grandit beaucoup. » Quel rapport ça a-t-il ? Je ne trouve pas, moi, que je grandis. Comme si ça se voyait ! Et pourtant ma grand’tante fait une figure, mais une figure ! Quand c’est qu’il me faut des nouvelles affaires parce que les vieilles sont devenues trop petites : Awet, èdon, i crèh’ si pô, paret ! qu’elle dit chaque fois ; et elle serre sa bouche toute mince qui va bien loin dans ses joues, elle souffle fort avec son nez en faisant nenni, nenni avec sa tête. Puis elle me regarde sévèrement et je crois qu’elle va me donner une calotte pour m’apprendre et aussi pour me faire plus petit, sans doute. Mais qu’est-ce que j’en peux donc, moi ! Elle peut barboter tant qu’elle veut, ma tante, ça n’empêchera pas que je m’rafie d’être grand, un jour ; parce que j’ai tout plein des choses à savoir et à me revenger quand je ne serais plus petit. Et d’abord je voudrais déjà être assez haut pour prendre tout seul des allumettes sur le djiva et jouer avec...