Comment expliquer l’insolant succès des dialogues de Michel Audiard ? Plusieurs décennies après la disparition du dialoguiste et soixante ans après la sortie sur les écrans des Tontons flingueurs ses répliques imprègnent encore avec persistance l’imaginaire collectif. Nombre de formules continuent de faire mouche, même auprès du jeune public. Alors, quelle est la recette miracle ? Un sens inné de la formule ? Sans doute. Mais s’il est vrai qu’une formule telle que « les cons ça ose tout, c’est même à ça qu’on les reconnait » semble presque relever de la fulgurance, l’explication semble un peu courte. Serait-ce alors son registre de langue, ce parlé populaire qui fait la part belle à l’argot ? C’est possible. Mais là encore, nombre d’écrivains ont, bien davantage encore, popularisé la langue verte et l’oralité, sans forcément rencontrer un succès aussi durable.
Non, il manque semble-t-il certaines pièces au puzzle. Alors, loin des clichés habituels sur les dialogues d’Audiard, nous avons décidé d’ouvrir le capot de la machine pour disséquer la mécanique d’écriture. Une bien belle mécanique en définitive, parfaitement huilée, faisant appel à de nombreux ressorts, que ce soit sur la forme ou sur le fond. Sur la forme, les découvertes sont nombreuses : utilisation de figures de styles parmi les plus sophistiqués, emploi de néologismes, dynamitage de la syntaxe, bascule d’un registre de langue à un autre, utilisation de mots rares ou de termes désuet, recyclage d’expressions fameuses… Le phrasé d’Audiard ne peut ainsi se résumer à quelques formules particulièrement inspirées mais semble bien davantage relever d’un savant dosage, jouant sur de nombreux procédés rhétoriques, avec un véritable travail de création littéraire. Pour une langue parlée, la langue d’Audiard est en réalité très… écrite.
Sur le fond maintenant, notre exploration part à la rencontre des multiples ressorts du rire chez Michel Audiard. Car au-delà d’une syntaxe particulièrement bien construite, le dialoguiste fait aussi ses propres choix sur un plan plus « idéologique ». Avec une large place accordée à la cupidité et au cynisme, mais aussi un goût très prononcé pour l’absurde, le ridicule et la vindicte populaire. Plus surprenant Michel Audiard glisse des aphorismes que l’on jurerait tout droit sortis du Grand Siècle. Un improbable attelage donc, qui fait de la langue d’Audiard un véritable d’OVNI sur le plan littéraire…