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Extrait: Le prince Juste
I
L’avènement
Du haut de la cathédrale les cloches sonnent à toute volée ; sur les places publiques des bandes de musiciens mêlent leurs joyeuses fanfares aux hourras redoublés du peuple en habit de fête ; des lampions de diverses couleurs s’allument par traînées électriques à chaque étage, et montrent au loin la beauté resplendissante des vierges et des jeunes femmes, qui, penchées aux croisées, agitent leurs têtes roses et leurs mouchoirs blancs en signe d’allégresse ; le ciel lui-même, d’ordinaire rembruni de nuages, semble prendre part à la fête universelle et témoigne sa joie par des fusées d’étoiles filantes ; jusqu’aux chevaux et aux chiens qui, par des hennissements et des aboiements, font comprendre qu’amis des hommes ils savent partager leur bonheur.
C’est l’avènement du prince Juste.
Son père, qui régnait depuis trente ans, vient de mourir.
Depuis l’âge de sa majorité, le prince héréditaire avait donné plus d’une preuve de sa grande intelligence, de son noble cœur et surtout de son esprit de justice digne du roi Salomon. Depuis six ans il avait su modérer la sévérité, parfois poussée à l’excès, du gouvernement de son père ; plus d’un citoyen lésé dans ses intérêts, attaqué dans son droit, avait trouvé satisfaction pleine et entière, grâce à la persévérance du prince Juste. Il devait ce surnom au peuple, dont il était devenu l’idole. Il en était fier, et il s’était bien promis de le justifier dans l’avenir et de le léguer a la postérité.
Aussi, dès que l’on apprit la gravité de la maladie du vieux roi, la ville entière, pour célébrer d’une manière toute particulière l’avènement de son bien-aimé prince, ne fut plus occupée que de préparatifs de fêtes. Le jeune héritier en fut désolé, car il chérissait son père ; mais il ne put, quoi qu’il fît, modérer l’ardeur de ses nombreux amis.
Et à peine le vieux roi avait-il rendu son âme à Dieu, que de toutes parts s’élevèrent des arcs de triomphe préparés à l’avance ; des mâts aux banderoles et aux flammes nationales se dressèrent comme par enchantement dans tous les carrefours ; des flots de fidèles inondèrent les églises pour prier Dieu d’accorder au prince Juste longue vie et grande prospérité ; la joie était dans tous les cœurs, l’allégresse rayonnait sur toutes les figures. Partout soldats, bourgeois et artisans, réunis dans un seul sentiment d’enthousiasme, entonnèrent des chants patriotiques, suivis de longs cris de : Vive le roi ! vive le prince Juste !
Pourtant, comme toute lumière a son ombre et toute fortune son revers, il y avait dans ce moment même, à deux pas de la porte principale de la ville, une maison dont les habitants étaient plongés dans une profonde douleur.
Cette maison, isolée dans une impasse, n’était composée que d’un rez-de-chaussée, élevé sur une cave, et d’un grenier à fourrage. On y arrivait par une cour servant de boutique à des marchands de bric-à-brac, qui, tous les matins, y venaient étaler leurs marchandises jusque sur l’escalier à double perron, par lequel, à travers un vestibule et une cuisine, on pénétrait dans deux pièces carrées, donnant sur un petit jardin entouré de quatre murs, tapissés de haut en bas de lierre et de capucines.
Dans la première de ces pièces gisait, sur son lit de douleur, le vieux duc de Lusace, serrant dans sa main la main de sa tille délia, qui, depuis bien des jours et des nuits, n’avait pas quitté le chevet de son cher malade. À droite de Clélia, Robert, le fils aîné du duc, le bras appuyé sur le rebord du lit, regardait tour à tour son père et sa sœur, et derrière Robert, un beau jeune homme de vingt-sept ans, debout et la tête un peu courbée, attendait avec anxiété une réponse du malade, auquel il venait d’adresser la parole.
« Comte de Champ-d’or, dit le duc de Lusace d’une voix lente et étouffée, approchez et apprenez à admirer la bonté de Dieu. Vous me demandez la main de ma fille chérie Clélia. Save