Alix vit une salle aux proportions grandioses, et, près de l’âtre vide, deux fauteuils occupés par un homme et une femme. Sous la lueur parcimonieuse d’une petite lampe, ces personnages somnolaient et ne bougèrent pas à l’entrée des voyageurs… Mais Georgina marcha vers eux et, secouant sans façon les fauteuils, dit à haute voix :
— Mon père, voici Alix de Sézannek et ses frères.
Ils redressèrent subitement la tête… Alix, s’avançant, rencontra un regard inconscient, un peu craintif ; elle vit un mince visage sillonné de rides, quelques boucles de cheveux blancs passant sous le bonnet de tulle noir fripé et verdi. Spontanément, elle se pencha pour baiser ce front creusé, en murmurant :
— Bonjour, grand-mère.
La vieille dame eut un léger tressaillement, sa physionomie exprima soudain une surprise mêlée d’angoisse… Mais une main sèche saisit la robe d’Alix, la forçant à se retourner, et elle vit alors son grand-père.
Il la dévisageait de ses yeux très enfoncés dans l’orbite, surmontés d’épais sourcils blancs, et Alix eut un petit frisson en rencontrant ce regard plein de curiosité hostile. D’ailleurs, qui n’aurait éprouvé un sentiment pénible devant ce visage grimaçant comme celui d’un squelette, marbré de plaques rouges et orné d’une barbe hirsute s’étalant en désordre sur un vêtement misérable ?… Alix aurait voulu reculer, fuir loin de là, mais la main décharnée la tenait solidement.
— Ça vous ennuie de quitter Paris, hein ? dit une voix rauque, empreinte d’ironie méchante.
— Oh ! oui, murmura sincèrement la pauvre Alix avec un élan qu’elle ne put dominer.
Un petit rire sec retentit… L’aïeul avait quitté la robe d’Alix et se frottait les mains avec satisfaction.
— Ah, ah ! c’est bien dommage !… Paris ! Elles ne rêvent que cela, les folles têtes ! Entends-tu, Gina ? Elle regrette de venir ici !
Sans répondre, Georgina se détourna et, saisissant par les épaules les petits garçons qui s’étaient rapprochés, les poussa vers le vieillard.
— Voici Gaétan et Xavier, père.
— Ah ! les garçons !… Approchez… plus près… Toi, le petit, tu ressembles… hum !… hum !…
Il toussa bruyamment et, sortant un vieux mouchoir à rayures jaunes, l’agita comme pour chasser une mouche importune.
— Et toi, l’aîné… Voyons, tu…
Les mots s’arrêtèrent dans sa gorge. Un peu courbé en avant, les yeux fixes, il regardait Gaétan qui se tenait devant lui, la tête orgueilleusement levée.
— C’est un Regbrenz, n’est-ce pas, père ? dit la voix calme de Mme Orzal.
Elle s’était un peu penchée au-dessus du fauteuil de son père et regardait aussi le petit garçon.
— Oui, absolument, répondit enfin le comte d’une voix troublée. Il a les cheveux du même blond que toi, Gina, et les yeux de… de…
Il s’arrêta en balbutiant et passa lentement la main sur son front.
— Les yeux d’Even, acheva paisiblement Georgina. Allons, enfants, venez prendre quelque nourriture, car nous avons déjà terminé notre repas… Auparavant, miss Elson, laissez-moi vous présenter à mes parents.
On ne pouvait méconnaître qu’elle n’eût les manières et l’aisance élégante d’une femme du monde. Sa belle taille, un peu forte, lui communiquait une apparence extrêmement majestueuse, encore augmentée par la petite traîne ornant sa robe de velours éraillé et flétri. Ses mouvements avaient une grâce remarquable, et sa voix — Alix le constatait encore — était une musique à l’oreille. Plus jeune, cette femme avait dû posséder un charme ensorcelant, dont il lui demeurait des traces incontestables.
— Venez, enfants, répéta-t-elle en voyant qu’Alix et Gaétan ne bougeaient pas.
Mais ils regardaient Mme de Regbrenz… Au moment où Gaétan avait paru sous le rayonnement de la petite lampe, un tressaillement avait de nouveau agité le maigre corps enveloppé d’une vieille robe de chambre, et l’aïeule s’était penchée pour mieux voir le beau visage de l’enfant… Sa main se posa tout à coup sur le bras de Gaétan, tandis qu’elle murmurait d’un ton incertain :
— Gaé… tane…
Georgina se détourna brusquement… Une lueur étrange traversa son regard, et sa voix, beaucoup moins douce, cette fois, dit avec impatience :
— Oui, c’est Gaétan de Sézannek… mais laissez-le, maman, vous l’empêchez de venir dîner.
La petite main ridée se détacha du bras de l’enfant, et Mme de Regbrenz se renfonça dans son fauteuil. Mais elle tremblait violemment, et ses yeux, un peu hagards, suivirent les trois enfants jusqu’à leur sortie du salon.
Un couloir suintant l’humidité menait à la cuisine, pièce immense dont le pavé disjoint offrait de larges crevasses propices aux entorses. Une petite lampe jetait sa pâle lumière sur la table massive, devant laquelle Fanche se restaurait à grand bruit de mâchoires. Assise à l’angle de la grande cheminée où s’éteignaient quelques tisons, la paysanne en capot filait diligemment.
— Sers, Mathurine, dit en passant Mme Orzal d’un ton bref.
Elle ouvrit une porte latérale et introduisit l’institutrice et ses élèves dans une grande salle longue, ornée de boiseries sombres. Quelques chaises de paille étaient rangées autour de la table en bois commun qui occupait le centre, et un lourd buffet dont les vitres brisées montraient les étagères vides complétait le sommaire ameublement.
Ce fut là qu’Alix et ses frères prirent leur premier repas sous le toit des Regbrenz. Un maigre lumignon éclairait tristement ce dîner frugal, servi par la Bretonne, dont le regard brillant impressionnait singulièrement Alix… Sur cette femme, qui semblait dans la force de l’âge, s’étaient abattues toutes les disgrâces. Son corps maigre se trouvait étrangement contrefait et contourné ; une de ses mains ne possédait plus que deux doigts, et son visage était littéralement criblé par la petite vérole…