— … de bagne à faire. C’était moins que la mort que vous alliez chercher à cinquante pour cent de chance dans l’évasion.
— Je n’en pouvais plus.
Il prit son masque amer, il réfléchit, et :
— Ma foi non ! ce n’était plus possible. Voyez-vous, j’aurais pu vous en dire des choses, voilà quatre ans, quand je vous ai vu là-bas ! Ah ! là ! là ! là !
— Dites donc, avant de raconter l’histoire.
— L’histoire de mon évasion ? personne ne la croira.
— Avant ça, je voudrais vous demander quelque chose. Que faisiez-vous, enfin, dans la bande à Bonnot ?
Là, je dois vous présenter Dieudonné. Il n’est pas très grand. Comme il a été engraissé au bagne, il est un peu maigre. Brun. Sa tête est carrée et ses yeux, qui sont noirs, prennent par moments une fixité inébranlable.
Ce sont ces yeux-là que, sous le coup de ma question, il tourna brusquement vers moi, mais, de même que pendant la guerre on sucrait son café avec de la saccharine, il adoucit son regard d’une profonde amertume.
— Vous aussi ? Vous qui connaissez mon affaire, vous me posez cette question ?
Il balançait la tête à coups francs, comme pour dire : « Je ne l’aurais pas cru, je ne l’aurais pas cru… »
— Vous me posez cette question, vieille de quinze ans ? L’éternelle demande qui me fait bondir et qui, si je ne m’observais, me dresserait, provocant, face au curieux ?
Imaginez-vous un Caïn qui n’aurait pas tué Abel et qui, toute sa vie, entendrait derrière lui : « Qu’as-tu fait de ton frère ? » Voyez-vous ça d’ici ?
Il se défendra, se démènera, s’expliquera. On l’écoutera un moment d’une oreille sceptique, puis l’on s’en ira, alors qu’il continuera de se défendre dans le vide, tout seul. Et l’homme qui lui jettera un regard de mépris sera peut-être celui qui, le moins, en aurait le droit.
Et les timides qui détournent la tête ? Et ceux qui, vous voyant, passent sur le trottoir opposé ? Et ceux qui vous croisent sans vous voir ?
Et les meilleurs ? Les meilleurs qui restent indécis. Oh ! cette prudence des meilleurs ! Cette hésitation ! Cette main qui se tend mollement et comme dans l’ombre ! Ce regard qu’ils promènent autour d’eux, comme si ce regard avait la puissance de me faire disparaître, cette peur qu’on ne les voie avec le bagnard !
Quinze ans que cela dure, monsieur. J’ai beau y être préparé, je sens toujours, à ces moments, un choc au cœur, un chatouillement à l’épiderme, puis une honte, une pauvre honte contre quoi mon orgueil se cabre et qui me condamne à fuir les hommes le plus que je peux…
— Ce que je faisais dans la bande à Bonnot ? Laissez-moi me rappeler…
Il passa sa main, lentement, sur son front.
— Je n’ai connu la « bande à Bonnot » que par les rumeurs, alors que j’étais déjà incarcéré à la Santé. Ceux que j’ai connus, moi, s’appelaient Callemin, Garnier, Bonnot, mais ils n’étaient pas en bande quand je les voyais. Des centaines les connaissaient comme moi ; c’étaient, à cette époque, de simples mortels qui fréquentaient les milieux anarchistes où l’on me trouvait parfois. Ils étaient comme tous les autres. On ne pouvait rien lire sur leur front…
… Et que trafiquiez-vous dans les milieux anarchistes ?
— Nous reconstruisions la société, pardi !
Je l’ai dit et écrit : il y a quinze ans, je croyais à l’anarchie, c’était ma religion. Entre anarchistes, on s’entr’aidait. L’un était-il traqué ? Il avait droit à l’asile de notre maison, à l’argent de notre bourse.
… Alors, vous avez caché Bonnot ?
— Moi ? j’ai caché Bonnot ?
… Je vous demande.
— Mais non ! Je veux dire qu’en serrant la main à Callemin, à Garnier ou à Bonnot, je ne savais pas plus que vous ce qu’ils feraient ou ce qu’ils avaient fait déjà.
On n’exige ni papiers ni confidences de quelqu’un à qui l’on tend une chaise ou un morceau de pain.
Voilà mon crime. Il m’a conduit devant la guillotine.