Ce n’est pas une chose fort extraordinaire de voir les histoires des hommes qui, par leurs beaux faits ou par leurs vertus éminentes, se sont rendus recommandables à la postérité, ou qui ont été élevés ou abaissés selon les caprices de la fortune ; mais il se trouve peu de femmes qui s’avisent de mettre au jour ce qui leur est arrivé dans leur vie. Je serai de ce petit nombre ; et pour commencer l’histoire de ma vie, je dirai que je suis fille d’un homme qui avoit l’estime et l’approbation de toute la noblesse de son pays, et même de quelques princes qui luy faisaient l’honneur de le considérer. C’estoit un des beaux esprits de son temps et beaucoup recherché pour son bon conseil, parce qu’il étoit universel. Son père étoit un cadet de Normandie de la race des Meurdrac dans le Cotentin, qui est une ancienne noblesse du pays, et même si ancienne que monsieur le marquis de Flamanville, dernier mort, m’a dit plusieurs fois qu’il connaissait bien mon extraction, et que la maison de Matignon et la sienne étoient plus nouvelles. Ma mère étoit parisienne, d’assez bonne famille ; son père étoit de robe dans le Parlement. C’étoit une très-honnête et habile femme, puisque par ses soins et par son économie elle a laissé en mourant sa maison assez opulente.
Quand Dieu m’eut fait la grâce de me mettre au monde, qui fut l’année mil six cent treize, le vingtième de février, elle eut assez de charité et de bon naturel pour me vouloir nourrir elle-même,
quoi que cela ne soit pas ordinaire en France aux gens qui ne sont pas du commun. Je luy en ai rendu un million de grâces avec beaucoup de raison, parce que je puis dire qu’il n’y a point de femme qui soit d’un meilleur tempérament, ni qui ait moins d’infirmités que moy. Elle m’éleva donc, cette bonne mère ; et sitôt que je fus hors de l’enfance, elle commença à me donner de petits soins dans sa maison, et me faisoit toujours rendre compte de ce qu’elle m’avoit commandé. Il n’y a rien qui ouvre tant les esprits des jeunes filles que de les faire agir de bonne heure, et je conseillerais à toutes les mères d’en faire de même ; car, outre que cela les rend intelligentes, cela empêche aussi l’oisiveté, qui est un vice que notre sexe doit fuir plus que la peste. Ayant atteint l’âge de dix ou douze ans, je fus envoyée à Paris chez un frère de ma mère pour me façonner un peu et m’ôter mon air campagnard. On me fit venir des maîtres pour apprendre ce qu’une demoiselle doit savoir ; et à mon retour chez mon père, il crut que j’avois assez bien employé mon temps ; car il avoit tant de bonté pour moy, que tout ce que je faisais lui étoit agréable ; et même, comme mon humeur a été toujours martiale, je le priai de me donner un maître d’armes, ce qu’il m’accorda. J’avoue que je n’avois point plus de satisfaction que lorsque je tenais le fleuret en main. En exerçant ce métier avec mon maître, le poignet me devint assez ferme. Il y avoit deux jeunes gentilshommes dans notre voisinage qui venaient souvent visiter mon père. L’un s’appeloit du Buat et l’autre Yaranne, cousins-germains. Je leur faisais toujours quelque défi touchant le fleuret. Ils avoient assez de complaisance pour se mettre en garde, et parer mes coups. Je m’y échauffais tout de bon, et l’on ne se séparait point que je n’eusse donné quelque botte. Mon père, qui y étoit présent, y prenait un plaisir extrême. Quant aux pistolets et fusils, je m’en démêlais assez pour faire feu et tirer juste. Outre ces divertissements, j’avois l’avantage d’avoir les plus belles voisines pour compagnes que l’on pût voir en ce temps-là. Nous nous assemblions presque tous les jours. C’étoient trois beautés blondes, mais dans la dernière perfection et du corps et de l’esprit.