Sous la torche dévastatrice Guarfil ardait !
Les Abénaquis étaient de redoutables, de féroces guerriers ; sous ce rapport, leurs mœurs ne le cédaient en rien à celles des Onontagués ou des Agniers. Ils considéraient la guerre comme le plus noble des sports, mais, à la vérité, ils le pratiquaient ignoblement. Leurs dispositions rancunières, vindicatives y trouvaient comme un exutoire où se déverser. Ils aimaient la guerre comme les Français aimaient les galantes dames, le bon vin, les échecs. Ils mettaient, du reste, autant de raffinerie dans la dissimulation ou la fourberie que d’autres nations peuvent en déployer dans la loyauté et l’honneur. C’étaient de superbes scélérats, de magnifiques assassins ! C’étaient, pour ainsi dire, des artistes ès-cruautés, des maîtres ès-tourments inouïs, des inventeurs géniaux de tortures lentes et savamment compliquées !
Aussi, quelle horrible boucherie ç’avait été ! Comme leur haîne des Bastonnais s’était donné libre cours ! Comme leur soif de vengeance s’était assouvie dans des torrents de sang, avec une furie quasi sensuelle, une débauche d’excès et d’atrocités sans nom qui faisaient ces monstres se gaudir des angoisses de leurs victimes et se conjouir avec ivresse à la vue des chairs sanguinolentes que la douleur contorsionnait.
Grâce à la neige qui s’y trouvait amoncelée, on avait escaladé la palissade d’enceinte et pénétré dans la bourgade en tapinois. Après avoir, à la faveur d’une nuit sans étoiles, disposé ses hommes aux endroits propices, de Rouville avait dépêché deux miliciens pour pénétrer dans le beffroi et, à l’heure convenue, donner le signal.
Au son du tocsin, le cri de guerre abénaquis « aanut ! aanut » sortit d’une centaine de poitrines, cri vociféré avec rage et dont l’écho multipliait la rumeur, donnant ainsi à la population réveillée en sursaut, stupéfiée, l’impression de milliers de voix.
Alors, l’aura du carnage passa sur ces fauves dont les narines dilatées humaient avec délice le parfum capiteux du sang chaud dont les oreilles goûtaient avec passion l’affolante musique d’imprécations impuissantes, de hurlements de rage des hommes, de cris d’effroi et de détresse ou de rires idiots, hystériques des femmes, de vagissements ténus des bébés.
Inaccessibles à la pitié, sourds à tous les sentiments, ces barbares faisaient leur œuvre sinistre, sans répit, sans quartiers, brandissant le tomahawk ou la machette, fracassant le crâne aux mioches contre leurs bers.
Surpris par l’imprévu de l’attaque, les hommes n’avaient pas eu le temps de saisir leurs armes pour défendre leur vie et celle des leurs traqués comme un gibier par l’âpre meute. Sous les moulinets du tomahawk, les cervelles giclaient palpitantes, maculant les lits où les femmes, folles d’héroïsme, s’offraient aux bourreaux de leurs maris, dans le vain espoir d’acheter, à ce prix la vie de leurs petits.
Sacrifices inutiles, ces démons déchaînés n’obéissaient plus qu’à une passion : le carnage. Les nudités médiatrices n’émouvaient plus que leurs haches tranchantes. Insensibles à la luxure, ils dédaignaient le viol pour ne songer qu’à la boucherie. Et les crânes s’ouvraient béants sous la massue homicide qui trucidait femmes et enfants, aspergeant de sang les faces hideuses, sataniques des assassins.
Cependant, de Rouville, avec sa troupe de canadiens, s’était porté à l’attaque de la maison fortifiée où s’étaient retirés en toute hâte les miliciens de la bourgade et où habitait d’ordinaire le syndic de Deerfield.
Ici, la bataille avait été plus vivement disputée, à raison, sans doute, des méthodes sinon scientifiques du moins plus régulières des assiégeants. De Rouville désirait capturer des prisonniers. C’était sa tactique habituelle, estimant, comme disait plaisamment son frère, de Beaulac, qu’il ne faut pas vouloir la mort des hérétiques mais leur… rançon.
Cette stratégie faisait assez l’affaire de Monseigneur le Gouverneur dont les tailles n’étaient guère prisées et qui, comme on l’a vu, se préoccupait beaucoup de préparer les voies du Seigneur… de Vaudreuil.
Tant qu’on combattit dans l’obscurité, l’avantage resta aux assiégés qui opposaient une résistance opiniâtre aux assauts répétés des Canadiens. Bientôt cependant, la lueur de l’incendie qu’avaient allumé les sauvages éclaira la scène du combat et permit à de Rouville de disposer sa petite troupe à meilleur escient. Dès lors, la lutte changea d’aspect, la partie bientôt devint inégale et, désespérant de pouvoir rallier un plus grand nombre de combattants, les assiégés, après avoir tenté une dernière sortie, se rendirent à discrétion.
Cela mettait fin au combat. Les Abénaquis, assouvis de sang et de pillage, chargés de butin, ne se souciaient pas de courir sus à la poignée de fuyards qui avaient pu s’échapper et se dirigeaient sur Fort Orange.
L’industrieuse bourgade de Deerfield présentait un lamentable spectacle de destruction et de désolation. Des pans de murs en braises qu’attisait la bise éclairaient la scène d’un reflet blafard. Du sein des débris calcinés où grouillait encore de la vie issaient, à intervalles, des plaintes d’agonie, des râles pénibles, des hoquets moribonds. Un liquide rouge noirâtre, fait de neige fondue, de sang et de cendre délayés ensemble, dégoulinait le long des pentes et se congelait aux mocassins. Çà et là, des cadavres aux faces effarées semblaient vivre encore tant était saisissante leur expression d’effroi. Des yeux résorbés louchaient hébétés, des têtes que le scalpe avait calottées de pourpre riaient sinistrement de blessures béantes, comme faites à plaisir et qui semblaient autant de lèvres épanouies.
De nouveau, la paix régnait à Guarfil, la paix du silence, la paix de la mort ! « Ubi solitudinem faciunt, pacem appellant ».
Seuls, dans la forêt voisine où fulgurait la lueur de l’incendie, les loups, alléchés par l’âcre relent du sang fumant et de la chair qui grille au brasier, hurlaient lugubrement.