Elle ne se souvenait pas avoir accepté l’invitation de sa mère et de sa sœur, mais de toute évidence, puisqu’elle se trouvait sur ce bateau en leur compagnie, elle ne l’avait pas refusée. Ou elle l’avait refusée, oui, peut-être, mais sa voix molle et faible s’était écroulée avant d’atteindre le moindre récepteur.
Le bateau semblait un grand oiseau au corps malade dont les ailes se seraient affranchies. Antonella regarda sa ville s’éloigner avec tristesse. Elle n’aimait pas quitter Venise. Elle avait l’impression de quitter une partie d’elle-même. Venise était plus qu’un lieu d’habitation, c’était comme une peau colorée qu’elle portait, une peau qu’elle se représentait parfois sous les traits du lion, le symbole de la ville. Elle se disait que ce lion était son bouclier, contre les autres, contre les hommes surtout, leurs mains, leurs désirs. Car Antonella malgré un air effacé qui la rendait commune avait une particularité : elle avait décidé que personne ne la toucherait et inversement. Il n’y avait dans ce choix aucune motivation d’ordre religieux, ou éthique, elle se fiait simplement à ce qu’elle ressentait, une absence d’envie.