Moi qui suis parvenu depuis quelque temps déjà au pays de la quatrième dimension, j’éprouve, au moment d’écrire mes souvenirs anticipés, une peine étrange à les traduire en langue vulgaire.
Le vocabulaire est en effet conçu d’après les données de l’espace à trois dimensions. Il n’existe pas de mots capables de définir exactement les impressions bizarres que l’on ressent lorsque l’on s’élève pour toujours au-dessus du monde des sensations habituelles. La vision de la quatrième dimension nous découvre des horizons absolument nouveaux. Elle complète notre compréhension du monde ; elle permet de réaliser la synthèse définitive de nos connaissances ; elle les justifie toutes, même lorsqu’elles paraissent contradictoires, et l’on comprend que ce soit là une idée totale que des expressions partielles ne sauraient contenir. Du fait que l’on énonce une idée au moyen des mots en usage, on la limite par là même au préjugé de l’espace à trois dimensions. Or, si nous savons que les trois dimensions géométriques : largeur, hauteur et profondeur peuvent toujours être contenues dans une idée, ces trois dimensions, par contre, ne peuvent jamais suffire à construire intégralement une qualité, que ce soit une courbe dans l’espace ou un raisonnement de l’esprit. Et de cette différence non mesurable par des quantités, que faute de mieux nous appelons quatrième dimension, de cette différence entre le contenant et le contenu, entre l’idée et la matière, entre l’art et la science, ni les chiffres, ni les mots construits à trois dimensions ne peuvent rendre compte.
Au surplus, on ne s’étonnera point que, prenant la partie pour le tout, je désigne au cours de ce récit par les mots : quatrième dimension l’ensemble continu des phénomènes, incorporant dans cet ensemble ce qu’on est convenu d’appeler les trois dimensions de la géométrie euclidienne. Malgré son nom imparfait on ne saurait considérer en effet la quatrième dimension comme une quatrième mesure ajoutée aux trois autres, mais plutôt comme une façon platonicienne d’entendre l’univers, sans qu’il soit besoin pour cela de se brouiller avec Aristote, comme une méthode d’évasion permettant de comprendre les choses sous leur aspect éternel et immuable et de se libérer du mouvement en quantité pour ne plus atteindre que la seule qualité des faits.
J’aurais pu, je le sais, en écrivant ces notes, recourir comme certains philosophes à un vocabulaire de convention, forger des mots obscurs pour masquer l’insuffisance du langage courant, mais ceci ne ferait que reculer la difficulté sans la résoudre. Je préfère donc raconter ces souvenirs de mes voyages au pays de la quatrième dimension tels qu’ils se présentent à mon esprit, sans prétention littéraire, naïvement et en désordre, attendant tout de l’indulgence du lecteur, heureux seulement si je puis toucher en son esprit quelques idées endormies que personne, dans notre monde, n’avait pris soin jusqu’ici d’éveiller.
Et tout d’abord, quelles que soient les difficultés du vocabulaire et surtout l’impossibilité où je suis de classer chronologiquement des souvenirs futurs qui échappent à toute notion de temps, je voudrais m’efforcer de retracer le chemin mental qui, petit à petit, étape par étape, me conduisit au pays de la quatrième dimension.
Avant tout il convient de bien établir que le fait d’être transposé — « transporté » n’est pas le mot — au pays de la quatrième dimension, renverse immédiatement les notions communes que nous pouvions avoir du temps et de l’espace. C’est donc, naturellement, par des petits faits qui contredisent ces notions vulgaires que l’attention est attirée, peu à peu, sur la possibilité du grand voyage que notre esprit peut accomplir.
Ces contradictions sont fréquentes, aussi bien dans la vie quotidienne qu’à l’occasion des plus hautes recherches scientifiques.
Les pressentiments nous font peur lorsqu’ils se justifient, nous préférons expliquer les élans de notre cœur par des motifs passionnels plutôt que par les obscures aspirations de la race et, lorsque nous parlons de sciences exactes, nous évitons comme subversives toutes les questions indiscrètes sur l’impossibilité où nous sommes d’expliquer la ligne courbe, le parallélisme, le mouvement et en général tout ce qui nous entoure.
Le temps sans l’espace qui le figure est pour nous inaccessible, et l’espace ne s’explique à nos sens que par le temps que nous mettons à le parcourir.
Mais, par une sorte de paresse naturelle, notre esprit évite ces contradictions, les dissimule, comme si elles constituaient pour lui un véritable danger de mort.
Il faut bien le reconnaître en effet : dans l’état actuel de notre civilisation peu d’esprits pourraient supporter sans danger la destruction brusque ou même la dissociation des notions de temps et d’espace. Ces notions nous sont tellement indispensables que nous sentons tout aussitôt la terreur et la folie effleurer notre esprit lorsque nous abandonnons un instant ces deux béquilles traditionnelles qui lui permettent d’assurer ses premiers pas.