Les ruines de Bedjapour.
La vue de Bedjapour nous frappa d’étonnement, et nous fûmes en même temps saisis de ce mystérieux respect qui s’empare toujours de vous en face des grandes ruines consacrées par le temps. À mesure que nous avancions dans les rues de cette antique cité, les monuments les plus admirables s’offraient à nos yeux, les uns presque entièrement en ruine, les autres suffisamment conservés pour offrir encore aux yeux les plus admirables détails de sculpture, et tous indiquant, par leurs masses imposantes, l’harmonie de leurs formes et la grâce de leur ornementation, qu’ils étaient le produit d’une des plus étonnantes civilisations qui se soient épanouies dans le monde.
En voyant ces constructions gigantesques, de conceptions si diverses, on se demande vraiment si elles se distinguent plus par la hardiesse et l’élégance de leur dessin, que par la beauté et le fini de leur exécution.
Quel luxe de piliers, de portiques, de portes cintrées, de dômes, de coupoles, de minarets, se déploie dans ces temples, ces tombeaux, ces palais aujourd’hui muets ; que de bas-reliefs, quelle profusion d’ornements en pierres taillées, sculptées, fouillées comme de la dentelle… et comme ces palais, ces colonnades, ces cours carrées environnées de galeries, et ces terrasses élevées, s’harmonisent admirablement avec le feuillage des grands tamariniers qui se mirent tristement dans les eaux des étangs sacrés, comme étonnés du silence qui s’est fait dans ces lieux qui virent tant de grandeurs et tant de fêtes !
La solitude est surtout imposante au milieu des chapiteaux brisés, des statues des dieux enfouies sous l’herbe, parce qu’on sent qu’il y a eu la vie, le mouvement sur ce sol désolé, que d’autres hommes ont aimé, combattu sous ces portiques vides… Je ne sais rien de grand comme un souvenir qui tombe en poussière… rien qui vous porte plus à la rêverie que les traditions de marbre et de granit qui parlent encore aux yeux, alors que depuis dix siècles ont disparu les générations qui les avaient édifiés.
Il était environ midi lorsque nous traversâmes cette ville étrange, habitée seulement par quelques Indous, Musulmans et Parsis, qui avaient adossé leurs cases de feuillage, de terre sèche ou de brique, contre ces monuments à demi écroulés. Cela faisait un singulier effet de voir leurs haillons suspendus aux corniches de marbre ou à des tronçons de colonnes en granit rose.
La chaleur était excessive, et sous les vérandahs de chaque demeure, hommes, femmes et enfants faisaient la sieste pêle-mêle. Nous avions hâte d’arriver de l’autre côté de la ville, pour installer notre tente et en faire autant.
Il nous eût été facile de trouver, à très-bas prix, un logement indigène, mais il nous eût fallu rester dans l’intérieur de Bedjapour, au milieu de la population bariolée, connue dans toutes les provinces voisines pour son goût pour les rapines, et nous préférions de beaucoup le campement en plein air. Nous n’avions du reste en cette saison rien à craindre des pluies.
Comme nous passions sur une petite place servant d’esplanade à un des plus beaux monuments de la ville, nous aperçûmes un immense canon de bronze, dont l’ouverture, ainsi que je m’en assurai immédiatement, mesurait quatre pieds, soit un mètre trente-trois centimètres de diamètre.
Ce colosse reposait sur un énorme affût en bois de teek, cerclé en fer forgé. Je m’approchai et déchiffrai l’inscription suivante :
Moulki Meidan (le souverain de la plaine).
C’était sans doute son nom.
Au-dessous on lisait :
Choulby-Roumy Khan Gemedar
Ahmoudnouggour
Houssein Nizam Shah.
Ce qui signifiait : Choulby-Roumy, général de l’artillerie à Ahmoudnouggour Houssein Nizam, roi.
— Tenez, fis-je à mon compagnon, voilà tout ce qui reste de cette puissance mogole qui, pendant dix siècles, tint l’Inde sous sa domination… un canon muet entouré de temples et de palais en ruine.
Un vieux moullah, sorte de personnage moitié prêtre, moitié mendiant, qui se chauffait au soleil à quelques pas de là, nous raconta que Moulki- Meidan avait été fondu avec un autre canon de même grosseur, qui fut nommé Kourk-o-Boudghy, c’est-à-dire éclair et tonnerre, mais que ce dernier avait été enlevé par Aureng-Zeb, et voici ce qu’il nous conta de cette légende.
L’ambition du Grand Mogol de Delhi était qu’il n’y eût pas dans l’Inde un seul souverain qui ne fût dépendant de son autorité. Or, les souverains de Bedjapour n’avaient jamais voulu reconnaître sa suzeraineté, Aureng-Zeb guettait depuis longtemps l’occasion de marcher sur Bedjapour, lorsque Ali-Adil-Shah II monta sur le trône. Il lui envoya l’ordre d’accomplir à son égard la formalité d’hommage qu’il prétendait lui être due. Le nouveau rajah du Deccan s’y étant refusé, l’empereur envoya contre lui son meilleur général, avec une forte armée, qui vint mettre le siége devant Bedjapour.
En vain la ville fut investie pendant plusieurs mois, et un grand nombre d’assauts donnés, il fut impossible de la prendre. Aureng-Zeb, furieux de l’insuccès de son lieutenant, vint lui-même diriger les opérations à la tête d’une armée plus nombreuse encore.
Or, d’après une croyance populaire, la ville devait rester imprenable, tant que ces deux canons ne seraient point séparés.
Le Grand Mogol gagna à prix d’argent quelques officiers de l’armée de Bedjapour, et une nuit, Kourk-o-Boudghy était jeté par-dessus les remparts, et recueilli par l’armée assiégeante, qui, au lever du soleil, tourna le canon contre la ville.
Inutile de dire que, démoralisés par cette perte, les défenseurs de Bedjapour forcèrent Adil-Shah de se rendre à discrétion.
— Il est singulier de remarquer, me dit mon compagnon, à quel point est important le rôle que jouent les traîtres dans l’histoire de tous les peuples.